INTERVIEW – “Je veux bien être l’aile gauche du parti, mais pas la caution” Fiona Lazaar

Fiona Lazaar, la députée de la 5e circonscription du Val-d’Oise, annonce au Parisien qu’elle démissionne de La République en marche et du groupe de la majorité présidentielle à l’Assemblée nationale.

Article à retrouver en intégralité dans Le Parisien

Loi Sécurité globale, violences policières à l’encontre de Michel Zecler, texte sur les séparatismes … Fiona Lazaar, la députée de la 5e circonscription du Val-d’Oise, revient pour Le Parisien sur les raisons qui l’ont poussée à quitter La République en marche (LREM) ainsi que le groupe de la majorité présidentielle à l’Assemblée nationale.

Vous annoncez quitter La République en marche. Quand avez-vous pris cette décision ?

Fiona Lazaar. Ce week-end, j’ai quitté mes fonctions de porte-parole du groupe parlementaire à l’Assemblée nationale. Et là, j’annonce un à un à certains collègues ma démission du groupe et du mouvement national. Cela fait un moment que je me pose des questions. J’avais déjà tiré la sonnette d’alarme au printemps et failli partir. Quand mon nom avait circulé (NDLR : Fiona Lazaar était citée parmi 23 députés voulant former un 9e groupe parlementaire), je m’étais gardée de faire un démenti. Mais je m’étais retirée à la dernière minute en faisant un courrier à tous mes collègues sur le malaise d’un fonctionnement du groupe et dans l’orientation politique qui ne me semblait pas être très raccord avec la promesse de 2017.

Pourquoi être restée alors à l’époque ?

J’ai fait un peu de résistance en me disant que l’on pesait toujours plus à l’intérieur qu’à l’extérieur. D’ailleurs, j’ai réussi à faire bouger un certain nombre de sujets, je ne crache pas non plus dans la soupe. Et je reste convaincue que c’est une réalité, c’est pour ça que c’est un peu une déception d’en arriver là. Cependant aujourd’hui, on s’enfonce dans une séquence particulièrement difficile avec une crise sanitaire, sociale et économique comme on n’en a jamais vécu et les Français ont besoin d’apaisement, de rassemblement, de se retrouver autour d’un projet d’union nationale.

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Ce sont donc les derniers projets de loi controversés qui ont été le point de rupture ?

J’ai très mal vécu la séquence sur la loi Sécurité globale. C’est ça qui a vraiment commencé à me dire que ça allait être difficile pour moi d’aller beaucoup plus loin. C’est le premier gros texte sur lequel je m’abstiens et c’était déjà un signal fort en étant dans la majorité.Newsletter L’essentiel du 95Un tour de l’actualité du Val-d’Oise et de l’IDFS’inscrire à la newsletterToutes les newsletters

Après, j’étais assez d’accord avec l’esprit global, d’améliorer la sécurité du territoire et mieux protéger les forces de l’ordre. Je soutiens certaines mesures mais il y en a d’autres avec lesquelles je suis très mal à l’aise ou en profond désaccord. Parmi elles, l’article 24 bien sûr, qui n’a pas suffisamment bougé malgré les amendements, l’article sur les drones qui sera sans doute un dispositif anticonstitutionnel ou encore le fait de permettre aux policiers de porter leur armes hors service dans des établissements recevant du public. C’est dangereux.

Mais vos désaccords ne sont pas seulement législatifs ?

Il y a un malaise sur le texte mais encore plus sur le discours qui l’a accompagné, particulièrement par le ministre de l’Intérieur, la gestion des manifestations avec des journalistes mis en garde à vue, qu’on interdit de filmer, les images des migrants délogés, comme je ne l’accepte pas dans une grande démocratie qu’est la France.

Il y a aussi la séquence Michel Zecler qui m’a touchée, comme le fait qu’on a accordé la protection fonctionnelle aux policiers mis en cause. Même si l’enquête est en cours, quand on voit les images, c’est un peu cracher au visage de la victime. C’est un tout qui monte dans une période où il faut faire pourtant descendre la pression.

Et là, il y a également le texte sur les séparatismes qui arrive. Il peut être clivant et je suis très attentive aux discours qui l’accompagnent. Quand on lit ce week-end dans Le Point la ministre en charge de la Citoyenneté qui accuse de complaisance, de compromissions la gauche, les associations féministes, les parents d’élèves, les syndicats étudiants… On se dit que c’est tous ceux qui font vivre la République sur le terrain qui sont accusés. Ça va trop loin et encore une fois, pas dans le sens de l’apaisement dont a besoin un pays.

Marquée à l’aile gauche du parti, vous estimez donc que LREM penche plus à droite désormais ?

Oui, c’est mon sentiment. Sur le séparatisme, je suis d’accord sur le fond du problème, qu’il faille prendre des mesures mais on ne peut pas être dans le tout régalien, tout sécuritaire. Et à côté de ça, on n’a rien, ou rien qui n’est à la hauteur, sur la mixité sociale, la lutte contre le racisme ou l’égalité des chances. On a des ministres qui disent « on va essayer de faire », mais il faut qu’on fasse ! Et pourtant, on en a des choses à proposer comme la garantie jeune ouverte à tous pour les 18-25 ans, qui n’avance pas et je le regrette.

Après, je ne dis pas qu’il n’y a pas des bonnes choses qui ont été faites jusqu’à présent et c’est pour ça que je suis restée. Le chômage partiel, par exemple, est un dispositif inégalé. Mais il faut garantir un équilibre dans les actes. Encore une fois, les lois qui sont votées actuellement sont des lois régaliennes et sécuritaires. Mais quid de la grande loi sur le grand âge et la dépendance qu’on ne voit pas venir? Quid d’un texte sur l’égalité des chances? Le Premier ministre dit « ça ne relève pas du législatif », pourtant je suis convaincue que c’est possible et que ça doit être une priorité. Je veux bien être l’aile gauche du parti, celle qui obtient des résultats, pas la caution.

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Vous partez. Pour aller où ?

D’un point de vue parlementaire, je n’ai pas de projet. Je siégerai peut-être parmi les non-inscrits, en tout cas dans un premier temps. Le trop-plein fait que je ne veux pas rester juste pour avoir mon confort et les facilités du groupe majoritaire. Je ne sais pas si j’arriverai autant à faire infléchir les mesures comme ça peut être le cas aujourd’hui. Mais au moins ma parole sera plus libre.

Jusqu’ici, j’ai toujours essayé d’être équilibrée : à la fois dire ce que je pensais dans l’espoir qu’il y ait un mieux mais avec le principe de loyauté envers le gouvernement, ce qui est logique quand on est dans la majorité. Pour le côté politique, je vais rejoindre Aurélien Taché et Nous Demain.

Les députés LREM sont régulièrement accusés d’être trop aux ordres du gouvernement, pas assez critiques en cas de désaccords. Est-ce vraiment différent aujourd’hui ?

Il y a du vrai mais pas que. Il faut rappeler que nous sommes une nouvelle génération de parlementaires marquée par les frondeurs du mandat précédent et il y a donc une volonté de faire bloc autour du président de la République, du gouvernement et surtout du projet. Ce qui me semble plutôt légitime.

Par contre, quand le projet de 2017 n’est plus celui, dans l’esprit et dans la lettre, qui est mis en œuvre, je pense qu’on est en droit de s’élever contre. En interne jusqu’à présent dans une démarche constructive même si j’ai beaucoup pris sur moi. Mais quand on voit que tout ça est vain, ou presque, il faut partir.

Que diriez-vous à Emmanuel Macron aujourd’hui, candidat au programme pour lequel vous vous êtes engagée en 2017 ?

Il est temps de revenir au projet, notre projet. On a oublié les fondamentaux. Son discours sur la laïcité, quand il fustigeait les « laïcistes » pendant la campagne, était très fort. Il s’était inscrit en contre-modèle de Manuel Valls, mais là on a l’impression de revenir dans cette mouvance, cette façon de cliver à laquelle je me suis opposée. Il faut rappeler qu’à l’époque, le PS a perdu beaucoup de socialistes à cause de ça.

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